Ménestrel

J’ai déposé mon CD dans un bar Y m’ont dit : t’as qu’à r’venir un peu plus tard. Quand j’suis r’passé, le patron m’a expliqué : — C’est bien dommage, ici on joue qu’du blues ! J’ai bu ma bière, j’ai r’fourré mes chansons dans ma poche En m’disant : pourtant j’suis sûr qu’elles sont pas si moches. Puis je me suis remis en ch’min, Ça marchera certainement mieux d’main ! J’ai r’filé mon CD dans un troquet Y m’ont dit : c’est OK, on va l’écouter. Quand j’suis r’venu, j’ai dit : alors, ça gaze ? — Ben non mon gars, ta musique c’est pas du jazz ! J’ai bu mon café, j’ai r’fourré mes chansons dans ma poche En m’disant : pourtant j’suis sûr qu’elles sont pas si moches. Puis je me suis remis en ch’min, Ça marchera certainement mieux d’main ! Eh ! Toi, le pauvre ménestrel ! Faudrait qu’un ange te prête ses ailes ! Histoire qu’tu voles un peu plus haut qu’une sauterelle... J’ai envoyé mon CD à un festival M’ont répondu : c’qui nous faut, nous, c’est du métal. Vos trucs, on dirait qu’c’est d’une autre époque — C’est pas qu’on s’moque, mais c’est pas vraiment du rock ! J’ai bu un rhum, j’ai r’fourré mes chansons dans ma poche En m’disant : pourtant j’suis sûr qu’elles sont pas si moches. Puis je me suis remis en ch’min, Ça marchera certainement mieux d’main ! J’ai vendu mon CD dans les vide-greniers — Brochanteur du dimanche, c’est toujours mieux qu’d’faire la manche. Un garde champêtre m’a dit : c’est bien c’que vous faites, Mais vous devriez jouer d’l’orgue, ça march’rait mieux ! J’ai bu un calva, j’ai r’fourré mes chansons dans ma poche En m’disant : pourtant j’suis sûr qu’elles sont pas si moches. Puis je me suis remis en ch’min, Ça marchera certainement mieux d’main ! Eh ! Toi, le pauvre ménestrel ! Faudrait qu’un ange te prête ses ailes ! Histoire qu’tu voles un peu plus haut qu’une sauterelle... Et puis le temps a passé, m’a cassé, J’ai galéré, j’ai erré, Et tout ça sans succès, Sans trouver un seul rade où bosser, Sans décrocher le moindre cachet. Ma vie était gâchée ! J’étais usé, brisé, désabusé... J’me suis lassé, j’en ai eu vraiment plus qu’assez. Ma vie, ma pauvre vie, m’a lâché ! La mort est venue m’faucher. J’ai flanché, j’ai calanché, j’ai trépassé. J’ai laissé là mon beau CD. J’suis décédé. Alors j’suis monté voir au paradis, St Pierre m’a dit : interdit ! C’est club de harpe ici ! Va plutôt tenter ta chance en enfer, Ici on n’a pas un radis ! J’ai sifflé son calice, j’ai r’fourré mes chansons dans ma poche En m’disant : pourtant j’suis sûr qu’elles sont pas si moches. Puis je me suis remis en ch’min, Ça marchera certainement mieux d’main ! En enfer aussi j’ai fait un four — Y z’acceptent pas les gentils troubadours. J’suis donc resté planté au purgatoire À jouer en boucle mon répertoire. J’écluse mes pintes au comptoir du néant En compagnie d’mes potes d’éternité En espérant que je me réincarnerai En fonctionnaire, en millionnaire Ou bien encore en ver de terre… ← Retour page Compos