La complainte de la forêt
J’avais mes hautes futaies fleurant la résine, Mes chênes séculaires, mes charmilles flandrines, Mes ronces, mes broussailles, fougères, bruyères, Où drillaient en lacets mes mille tortillères. J’avais des joyaux gangués de mousse et de lierre, Des cromlechs, des peulvens dressés dans mes clairières, Que seules les harpailles vénéraient encor, Contre lesquels les cerfs venaient frayer leurs cors. J’avais la vie de mon orée jusqu’à mon fort, Branchée dans mes ramages, musant de par ma flore : Tesson, gélinotte, grand-duc, muscardin, Compère Loriot, chevrillard, goupil-gandin… J’avais tous les vents à guise de baladins, Les doux, les violents, les pleureurs et les badins, Qui couraient l’été en mes cheveux d’émeraude, M’effeuillaient l’automne, fanes à la billebaude, Me poudraient à frimas à la saison rustaude, Au printemps m’effleuraient de leurs haleines chaudes. J’avais pour m’abreuver les pluies et les rosées, Pour me nourrir le miel du soleil à puiser, Pour me bercer le gargouillis d’un ruisselet, Pour m’amuser les frasques des elfes follets. J’avais charmes et mystères d’une magicienne, Étais tout à la fois si jeune et puis si vieille, Barbue de lichen sur mes écorces anciennes, Gorgée de sèves dans mes pousses en éveil. J’aurais vécu encore pendant plus de mille ans Si la guerre des hommes, sur moi comme un milan, Ne s’était abattue, toutes serres ouvertes, Et n’avait enflammé ma chevelure verte. Je ne suis plus à l’heure que souches en moignons, Qu’étendue de cendre et monceaux de charbon ; Alors je dis : « Hommes, vous êtes pire que des dragons ! » Et je pleure… et espère voir poindre des drageons. ← Retour page Compos